THEATRE DE LA COMMUNE
 


LE SQUARE
de Marguerite Duras
mise en scène de Didier Bezace

Entretien de Didier Bezace

Didier Bezace
©Enguerand

Au début des années quatre-vingt-dix, vous présentez Marguerite et Le Président, d'après les entretiens de Marguerite Duras avec François Mitterrand. Comment Marguerite Duras réagit-elle? Quelle incidence ce travail a-t-il sur Le Square que vous présentez aujourd'hui?
Marguerite Duras a été captivée et touchée par le parti théâtral que nous avions pris. Marguerite et Le Président donnait à entendre leurs conversations comme une sorte de conte. Son personnage était interprété par une petite fille de douze ans. Elle avait été très émue par cette idée. Nous nous sommes dès lors souvent écrit, téléphoné, rencontré. Mais je n'ai jamais fréquenté Marguerite Duras. Elle m'a proposé de choisir un texte parmi ses oeuvres et de le mettre en scène. J'ai toujours eu une préférence pour Le Square. J'ai alors failli mettre en scène la pièce au théâtre de L'Aquarium, mais les aléas et la vie de la compagnie ne m'ont pas permis de réaliser ce projet. Plus tard, Jacques Lassalle m'a proposé de mettre en scène un texte pour la Comédie Française. Je lui ai proposé Le Square de Marguerite, qui vivait comme une injustice le fait que d'autres auteurs contemporains y soient représentés. Là non plus, les choses ne se sont pas faites. Le Square a finalement été monté au Français dans une mise en scène de Christian Rist.

Quand votre projet de diriger Le Square était d'actualité de son vivant, Duras faisait-elle alors quelques recommandations ?
Elle voulait participer à l'adaptation théâtrale du texte, et choisir la distribution. Elle souhaitait participer à la mise en scène. Elle était très impliquée ! Beaucoup plus tard, j'ai pris la décision de ne monter Le Square que si une distribution précise m'en redonnait l'envie. Il y eut plusieurs possibilités de distribution, et c'est le couple formé par Hervé Pierre et Clotilde Mollet qui s'est imposé de lui-même. Ensemble, nous cheminerons dans Le Square. Sur le plateau, lors des répétitions, nous verrons comment évoluent les personnages, quelle part d'humour et d'inquiétude ils portent en eux.

Quelle joie et quelle liberté un metteur en scène peut-il trouver à monter Le Square?
La joie provient d'abord du fait de faire entendre ce texte, de le partager avec un public, que j'espère surprendre en lui proposant cette oeuvre finalement assez méconnue, inattendue. Par ailleurs, je n'ai pas du tout l'intention d'abdiquer ma liberté de metteur en scène ! Je ne la connais pas encore, je ne sais pas ce qui va se passer sur le plateau. Je veux qu'on se laisse captiver par cette conversation et proposer au spectateur de partager l'intensité de ce moment.

Quel langage vous a intéressé dans Le Square, qui semble assez éloigné du dialogue du théâtre de Marguerite Duras ou de son dialogue cinématographique?
Le Square était pour Marguerite un texte essentiel. Elle s'est battue pour qu'il soit publié, puis joué dans sa version théâtrale. J'ai retenu pour ma part la version originale de la pièce dont la langue me semble passionnante. La construction du dialogue provoque un effet de naïveté de la part des deux personnages. Ils sont "naïfs" au bon sens du terme. Ils posent des questions que plus personne ne pose. Dans un langage à la fois familier et extraordinaire, ils interrogent un monde auquel ils ne se sont pas habitués et dont ils ont une conscience aiguë. Marguerite Duras crée une langue qui traduit cette naïveté du regard et des questions essentielles. Elle-même racontait qu'elle s'était intéressée aux gens qui se taisent dans les squares. Elle a voulu fabriquer la parole de ce silence. Un homme et une femme sortent d'un silence mortel pour vivre enfin, l'espace d'une conversation.

Depuis quelques années, vos mises en scène s'inscrivent dans des grands processus théâtraux, des projets thématiques. Quel est le projet, ou la thématique dans laquelle s'inscrit Le Square?
Les textes que j'ai mis en scène jusqu'à ce jour ont quasiment tous pour point commun de confronter les "petits" face à "L'Histoire". Ce texte, malgré sa sophistication, est d'une nature très populaire qui aborde les grandes questions que les "petites gens" se posent face au monde, devant ce qui les écrase ou devant ce qui les fait vivre. Il s'inscrit de lui-même dans cet itinéraire que j'ai suivi depuis plusieurs années à travers les œuvres de Bove, Tabucchi, Bourdieu, Brecht, Boytchev…

Pour L'Ecole des Femmes, vous aviez imaginé un solitaire face à une ville entière. Et Pierre Arditi a incarné un homme seul, au-dessus du monde, sur un radeau. Quel principe d'espace imaginez-vous pour Le Square?
Dans un premier temps, j'imagine deux personnes et un océan de chaises vides. Ce sera notre point de départ: la première visibilité du projet. Le paradoxe lié à l'espace est passionnant: le texte de Marguerite Duras appelle un lieu intimiste. Nous allons l'"étirer" dans l'espace. Qu'est-ce que cette conversation a d'intime et à la fois de totalement épique? C'est ce théâtre paradoxal qui m'intéresse.

Comment s'est imposée pour vous la mise en scène de cette conversation du Square ? Quelle est son actualité?
La conversation, très répandue dans notre société, a perdu aujourd'hui toute sa valeur. Les conversations vaines, inutiles, vides, envahissent les écrans de télévision. Marguerite Duras a su créer une conversation qui, en soi, est un acte de vie. Paradoxalement, il ne se passe rien, il n'y a pas d'action. C'est la conversation elle-même qui est un acte : elle fait vivre les deux personnages. A la création de la version théâtrale, d'ailleurs, les critiques ont très mal reçu la pièce, l'accusant d'être dépourvue d'action et de personnages. C'est pourtant la conversation elle-même qui est l'action du Square. Cela me semble intéressant de faire entendre ces mots à l'heure où les mots sont bradés. Finalement, Le Square est un texte de résistance à la médiocrité des conversations contemporaines. A travers les thèmes qu'il aborde, le texte est à la fois universel et d'une extraordinaire actualité, puisqu'il y est question de solitude, d'exclusion, de difficulté d'exister dans une société qui ne regarde plus les personnes qui la composent. Il y a même quelque chose de "révolutionnaire" dans le personnage de la jeune femme "bonne à tout faire", elle refuse d'améliorer sa situation, car elle serait alors en danger de s'y adapter, donc de l'accepter. Or, ce qu'elle veut, c'est "changer d'état" radicalement pour "commencer à vivre". C'est moins un point de vue politique qu'une attitude existentielle. Elle raconte d'ailleurs, au détour de la conversation, qu'elle s'est inscrite à un parti politique. Elle n'espérait pas que les choses changent, elle n'attendait pas de nouveaux avantages, elle pensait que le temps lui semblerait moins long! Il y a là une clairvoyance extraordinaire sur nos attentes, notre posture face à la vie, nos questionnements quant au bonheur. Dans des passages comme ceux-ci, le texte me semble d'une actualité formidable.

Vous sentez-vous proche de la manière dont Marguerite Duras abordait le théâtre?
J'ai toujours admiré sa manière de créer l'inédit, de traduire des intuitions si justes, de fabriquer une langue qui va au cœur des choses. Le Square n'est pas comparable à ce qu'elle a écrit par la suite. Marguerite Duras livre dans ce texte une sorte de méditation naïve et profonde sur le temps, la vie et le bonheur, incarnée par des êtres qui nous ressemblent. Elle crée un théâtre de mots. Dans le panorama des écritures contemporaines, s'attacher aux mots, à leur force, à ce qu'ils provoquent, à leurs sens, me paraît une bataille possible! Ce n'est pas, me semble-t-il, un combat tout à fait insensé…

Mars 2003
Entretien réalisé par Pierre Notte pour le Festival d'Avignon 2003