La nique au temps
À l'heure où le noir se fait dans la salle, le théâtre
abolit le temps réel, il en invente un autre dans lequel l'imaginaire
recrée à volonté du passé et de l'avenir dans
le présent de la représentation. Ainsi le théâtre
fait la nique au temps qui, comme le dit si bien le philosophe, ne se constitue
pour nous que d'un passé insaisissable, ou d'un avenir rêvé.
L'homme a inventé depuis longtemps un art éphémère
pour fabriquer du présent artificiel mais bien concret durant lequel
il peut à loisir s'examiner à travers les histoires qu'il
se raconte avant de retourner dans la vie réelle à l'angoissante
question que lui pose le temps : il lui échappe. Le temps se joue
de nous. Au théâtre nous jouons de lui. Profitons-en.
Didier Bezace |
Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous
anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter
son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l'arrêter comme
trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont
pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si
vains, que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons
sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent,
d'ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu'il
nous afflige ; et, s'il nous est agréable, nous regrettons de le
voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et
pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance,
pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées
au passé ou à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent
; et, si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière
pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin : le
passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre
fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et,
nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable
que nous ne le soyons jamais.
Blaise Pascal |