THEATRE DE LA COMMUNE

MARAT - SADE
Du 5 au 29 octobre 2000 à 20h30, dimanche à 16h, relâche lundi

affiche
de Peter Weiss (Traduction  Jean Baudrillard)
mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota
Par la Compagnie Théâtre des Millefontaines. Le texte est réédité aux Editions de L’Arche

avec : Le Marquis de Sade: Daniel Delabesse • Jean-Paul Marat: Benjamin Egner  • Simone Evrard: Stéphanie Pasquet  • Charlotte Corday: Valérie Dashwood  • Duperret: Jean-Pascal Abribat  • Jacques Roux: Gérald Maillet  • Tourlourou, Cocorico, La Fauvette:  Juliette Poissonnier, Jean-Marc Layer, Ana Das Chagas  • L’annonceur: Nicolas Taieb  • Coulmier: Charles-Roger Bour  • Les malades : Pascal Vuillemot • Eric Seigne, Gaëlle Le Courtois • Delphine Thellier • Isabelle Kerisit

Assistant à la mise en scène: Christophe Lemaire · Scénographie: Yves Collet avec la collaboration de Michel Bruguière · Costumes: Valérie Simonneau · Lumière, Yves Collet avec la collaboration de Sebastien Marrey · Création Musicale:Jefferson Lembeye · Mannequins: Laurent Marques-Pastor · Accessoires: Laurent Marques-Pastor, Alpar Ok · Chargée de production: Nathalie Quentin · Maquillage: Catherine Nicolas

Titre originel : La persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade
 
 


photo Pierre Richard
 
 

Approche

Dans Marat-Sade  de Peter Weiss, les malades de l’hospice de Charenton jouent, sous l’égide du marquis de Sade, une pièce sur la Révolution Française et le rituel de la mort de Marat.
La révolution et le théâtre y sont donc intimement liés : ici, le théâtre est une révolution et la révolution un immense théâtre. 

Le vecteur qui traverse et réunit ces deux éléments est celui de la folie : celui qui joue Marat est un paranoïaque, retenu dans sa baignoire par un traitement hydrothérapique. Charlotte Corday est une hypotonique souffrant d’insomnie et se comportant en somnambule. Duperret est un érotomane. Roux est un fanatique de la politique…

Marat-Sade se présente comme une structure dramatique divisée en numéros, sorte de “ mobile ”, en équilibre aussi instable que ceux qui le portent, en l’occurrence les “ fous ”. Ici, les évènements, les idées s’enchevêtrent, se répondent et se superposent, débordent les unes sur les autres en un chaos de jouissance savamment désorganisé par Sade lui-même, maître d’œuvre d’un théâtre dont l’énergie et la liberté seraient l’essence.

Le cœur de cet univers est constitué par le débat entre Sade l’individualiste, celui qu’Apollinaire qualifiait “ d’esprit le plus libre qui ait jamais existé ”, et Marat le collectiviste, idéaliste forcené qui rêve de voir le bonheur naître par et pour le peuple.

Entre ces figures s’établit un dialogue où s’entrechoquent deux versants de la révolution, deux conceptions de l’existence, comme autant de questions renvoyées à nos contemporains.

Et ce dialogue n’est que le cœur d’une grande machine théâtrale, traversée et portée par bien d’autres énergies, d’autres personnages, d’autres histoires, avec en filigrane, cette idée de Sade selon laquelle l’homme ne peut être libre que contre sa nature.

Idée simple, séduisante et effrayante… révolutionnaire.

Emmanuel Demarcy-Mota  (Notes de travail, janvier 2000)

 
 

Marat-Sade, un résumé

Marat-Sade est d’abord contenu dans son titre originel : La persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade. 
Ce que ce titre ne dit pas, et que vous verrez aussi, c’est la présence à cette représentation du public de l’époque, invité par Coulmier, directeur du lieu – présence active puisque ce dernier ne cessera d’intervenir pour replacer la représentation sur les rails de la bienséance et du conformisme.

Ce qu’il nous cache encore, ce sont les nombreux accidents qui émailleront la représentation : puisque les “ acteurs ” sont des internés et que l’ensemble est réglé par Sade, les erreurs, les improvisations, les débordements, et autres failles seront ici nombreuses, sans que l’on puisse clairement juger si elles étaient écrites ou non.

Ajoutons à cela que Sade lui-même se mettra en scène dans un combat d’idées sur la nature humaine qu’il livrera contre Marat, tandis qu’à la manière d’un leitmotiv, Charlotte Corday, obsédée par son projet meurtrier, reviendra à intervalle régulier devant la porte du député, fermement gardée par Simone Evrard, son épouse.

Marat-Sade est à l’image des poupées russes : dans chaque idée, dans chaque scène s’en cache une autre, qui à son tour en comporte plusieurs. Et quand ce que l’on voit paraît tangible, réel, il n’est pas rare qu’une idée neuve surgisse, et comme un diable qui sortirait de sa boite, bouleverse notre lecture.

 
 


photo Pierre Richard



Sade à Charenton

Sade était l’hôte forcé de l’hospice de Charenton.
C’était une maison de cure jouissant d’une grande réputation en Europe. En réalité, un très mauvais hospice malgré un étalage de luxe, des pensions élevées, des clients importants, la belle campagne environnante. A l’époque de Sade, Charenton était entre les mains d’un nain intrigant, ambitieux, frivole et voleur, du nom de Coulmier, grand dévot du régime Napoléonien.

Sur la “ dictature ” de Coulmier, on a retrouvé aux archives de la Seine, un acte d’accusation rédigé par un inspecteur secret, dénonçant les peines infligées aux malades pauvres, les bains de terreur dans l’eau glacée, la saleté, l’incurie, la nourriture malsaine, les dépenses absurdes, les fraudes…

A Charenton, Sade n’était pas un exemple de vertu même s’il ne manquait pas de gémir sur ses malheurs. Il était prisonnier à vie et surveillé constamment tel un précieux vase de musée. Il jouissait toutefois de nombreux privilèges : visites quelle que soit l’heure, permis de sortie, logement dans la section des femmes, liberté de traiter ses affaires, invitations aux dîners du directeur, meilleure cuisine… Près de sa chambre habitait même sa maîtresse (Madame Quesnet, dite “ sensible ”, qu’on avait fait passer pour sa fille).

Les rapports entre Sade et Coulmier furent toujours très prudents. Coulmier sentait en Sade une force qui échappait à son contrôle. Il l’utilisa cependant pour satisfaire sa mégalomanie et ses ambitions. C’était là la principale raison de la renommée de Charenton : fêtes, bals, concerts, opéras, feux d’artifice, loteries dont Sade était l’organisateur et le maître, se succédaient. Une fois par mois, on courrait à Charenton voir les “ fous ” réagir aux folies des planches, de la musique et du bal.

L’attitude des malades pendant la représentation était sous le feu de la curiosité et de la dérision d’un public qui n’attendait que de voir éclater quelque crise libératrice. Cependant, le plus souvent, les malades se comportaient en “ lipomanes ” tranquilles, sortant de la salle assombris et prostrés, tenant des propos suicidaires, tandis qu’au bal, les hystériques et les nymphomanes ravivaient la danse.

 
 
 

La persécution et l’assassinat 
de Jean-Paul Marat

L’auteur confesse prendre quelques libertés avec l’Histoire en confrontant Marat à Jacques Roux (le défroqué socialiste) et en faisant de Duperret (le député girondin) l’amoureux de Charlotte Corday. 
Mais nous sommes au niveau de ces gloses sur la Révolution Française qui, comme le Danton de Büchner, dépassent largement le drame historique objectif. Il s’agit bien plus au fond de recréer l’Histoire à partir d’une situation donnée et des acteurs en présence, à la manière du psychodrame des thérapeutes…

 
 
 

La confrontation Sade-Marat
par Peter Weiss

Avant sa détention au Fort de Vincennes et à la Bastille, Sade dirigeait déjà des représentations théâtrales dans son château de La Coste. Durant les treize années de son incarcération (de sa trente-troisième à sa quarante-sixième année), il écrivit, en dehors de ses grandes œuvres en prose, dix-sept drames. 
De 1801 à sa mort en 1814, il vécut interné à l’hospice de Charenton où il eut pendant quelques années la possibilité de monter des spectacles dans le cercle des malades et de se produire lui-même sur scène comme acteur. Précisons qu’on internait à l’hospice de Charenton des hommes et des femmes dont le comportement était socialement inadmissible, sans qu’ils fussent fous pour autant. Assister aux représentations données par Sade constituait ainsi une distraction de choix pour les cercles parisiens distingués. 

La confrontation avec Marat reste totalement imaginaire, et se réfère uniquement au fait que ce fut Sade qui prononça l’éloge funèbre du député.

Voilà comment Sade concevait sa révolte depuis sa prison: 

“ On ne saurait approuver mes idées, dites-vous. Et qu’est-ce que cela fait ? Ces idées que vous blâmez sont le seul réconfort de ma vie, elles allègent mes souffrances dans cette prison, elles font toute ma joie sur cette terre, je tiens à elles plus qu’à ma vie. Ce ne sont pas mes idées qui ont causé mon malheur, mais les idées des autres ”.

Lettre à sa femme (1783)

Production : Théâtre de la Commune/CDN d’Aubervilliers, Compagnie Théâtre des Millefontaines, Forum Culturel de Blanc-Mesnil, THECIF, ADAMI, avec la participation artistique du Jeune Théâtre National.
 

DESSIN : Stanislas Bouvier