Portrait
Franca Rame : scène à l'italienne
LE MONDE | 26.10.07 | 16h26

Franca Rame est une femme grande, blonde et belle, qui ouvre la porte d'un appartement milanais pas particulièrement luxueux. En Italie, c'est une légende. En France, c'est une "femme de" : celle de l'auteur de théâtre iconoclaste Dario Fo, Prix Nobel de littérature 1997, qu'elle a rencontré, à Milan en 1951.

Franca Rame, comédienne mythique dans son pays, sénatrice de la République italienne depuis 2006, est aussi coauteure, avec son époux, de nombreuses comédies. En mettant la femme, la "mamma", au centre, elles dressent toutes un portrait incisif de la société italienne vue depuis la cuisine ou la chambre à coucher.

Ces pièces n'ont jamais cessé d'être jouées de par le monde, souvent par des petites compagnies. Ces dernières années, l'institution théâtrale, en France, les redécouvre. Au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers, puis en tournée un peu partout en France, le metteur en scène Didier Bezace présente La Maman bohème et Médée , avec une formidable Ariane Ascaride qui retrouve la verve des grandes actrices italiennes. Au Théâtre du Nord, à Lille, Stuart Seide s'apprête à monter, à la fin de la saison, deux autres de ces pièces-uppercuts, Couple ouvert à deux battants et Alice au pays sans merveilles.

Est-ce lié à la force satirique et dramatique de ces comédies écrites dans les grandes années du combat féministe ? Franca Rame, qui s'installe devant la longue table d'un des bureaux de l'appartement, où cohabitent livres, souvenirs, oeuvres d'art - et une extraordinaire collection de masques -, y a mis une bonne part de son expérience.

A 8 jours, déjà, elle est sur une scène de théâtre . "Je jouais le fils de Geneviève de Brabant dans les bras de ma mèr e", raconte-t-elle derrière d'énormes lunettes rondes aux verres fumés. La famille Rame voyage de ville en village, avec son grand théâtre ambulant . "Notre répertoire allait du théâtre biblique à Shakespeare, des grands récits historiques à fond politico-social - vies de Giordano Bruno, de Galilée... - à Tchekhov ou Pirandello... " Franca Rame constate, de sa voix voilée par la cigarette, qu e "la compagnie paternelle a été une fantastique école de théâtre et une fabuleuse école de la vi e".

Les compagnies de théâtre ambulant ne résisteront bientôt pas à la télévision. Franca Rame, comme son frère et sa soeur, rejoint le "grand théâtre". Elle n'a jamais songé à se reconvertir : "C'était mon métier. Je ne savais rien faire d'autr e."

Sur les photos des années 1950, elle ressemble à toutes les starlettes italiennes du temps : coiffure à vagues et fourreaux moulan ts. "Personne ne s'intéressait à ce que je pensais. Sauf Dario Fo. Mais il était horriblement timide. Un jour, je l'ai collé au mur et je l'ai embrassé. Et nous voilà, cinquante-six ans plus tard. .." De son côté Dario Fo di t : "Sa science de l'improvisation m'a énormément aidé pour inventer mon théâ tre".

Avec lui, qui cherche alors la voie d'un art retrouvant ses origines populaires, face au théâtre bourgeois et face au formalisme issu du fascisme, elle va définitivement s'éloigner du chemin tout tracé de la vamp à paillettes. Leur théâtre - il écrit, ils jouent tous deux - devient de plus en plus engagé et satirique, s'attaquant à tous les problèmes de l'Italie, du travail à la répression politique en passant par la corrupt ion. "Témoigner m'a toujours paru nat urel", dit-elle.

Pendant toutes les années 1970 et 1980, Dario Fo et elle deviennent la mauvaise conscience d'une Italie travaillée par ses démons, de ces "années de plomb" où les relents de fascisme et le terrorisme des Brigades rouges minent la société. Le Parti communiste est alors le compagnon de route des artistes et des intellectuels. "Compagnons de route", Franca Rame et Dario Fo le seront plutôt moins que plus : trop provocateurs, trop irrécupérables.

Ils jouent partout, dans les usines en grève, les salles des fêtes, les hôpitaux, les foyers de travailleurs. A chaque fois, la recette est reversée aux associations ou aux familles. Ils sont incroyablement populaires - le phénomène n'a pas d'équivalent en France. Franca Rame paie directement cet engagement.

En 1973, elle est enlevée, torturée et violée par cinq militants d'extrême droite, visiblement commandités par des cara biniers. "J'étais alors membre du Secours rouge, une organisation gauchiste d'aide aux prisonniers, notamment politiques. Je venais de publier un livre qui montrait ce qui se passait dans les prisons italie nnes..." Pendant des années, elle cachera à tout le monde, même à Dario Fo, qu'elle a été violée. "Cela m'était absolument impossible d'en parler. J'avais l'impression d'avoir perdu ma d ignité." Quelques années plus tard, elle écrit et j oue Viol, récit qui va provoquer dans tout le pays une large prise de consc ience : "Certaines femmes s'évanouissaient lors des représentations, revivant ce qui leur était arrivé."

Puis elle continue, avec tous ces récits "où la femme n'est jamais montrée comme une victime". "Je ne supportais pas tous ces textes larmoyants sur ces pauvres et faibles c réatures", dit-elle. Adulée et haïe, admirée et piétinée, elle fait même une apparition en 1988 dans un livre de Leonardo Sciascia Le Chevalier et la Mort (Fayard 1989), où l'écrivain se souvient, ému, de l'avoir vue dans Mais n'te promène donc pas toute nue, de Feydeau. Habillée, elle paraissait plus nue que nue.

Dario Fo, le géant à l'oeil bleu ciel, n'a jamais cessé de l'admirer passionnément. Modeste, Franca Rame estime qu'il est un "monument" et qu'elle n'est que son " piédestal". L'ensemble est à l'image de cette femme à la force de vie exceptionnelle, toujours droite, qui continue, à 78 ans, de fumer ses indispensables cigarettes blondes. Sénatrice sur la liste Italia dei Valori (centre gauche), elle prend au sérieux ce nouveau rôle.

Avec Dario Fo, elle vient d'écrire une nouvelle pièce, qui a pour point de départ Cindy Sheehan. En 2005, cette Américaine a campé pendant des jours devant le ranch du président George Bush, par désespoir de voir continuer la guerre en Irak, dans laquelle son fils avai t été tué.

"Encore une "mamma"
en révolte", s'amuse Franca Rame. Symbole de toutes les libérations, elle aussi déborde d'amour pour son fils Jacopo : femme-théâtre, à même de saisir l'âme profonde d'un pays où tout est théâtre, à commencer par la politique.

Fabienne Darge       

Parcours
1929 - Naissance à Parabiago (province de Milan).
1954 - Mariage avec Dario Fo.
1970 - Formation du collectif théâtral "La Commune"
1973 - Enlèvement par un groupe néofasciste.
2006 - Elue sénatrice sur la liste Italia d ei V alori.
2007 -"La Maman bohême" et "Médée" à Aubervilliers, puis tournée en France

 

>> retour à La maman bohême