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Le
Monde,
samedi 3 mars 2001
"Feydeau Terminus est une affaire qui tourne. Servi sur
un plateau circulaire, l'appartement bourgeois est découpé en trois
portions (entrée, salon, chambre à coucher) comme un vulgaire camembert
– le fromage et tout ce qui emporte l'odorat a ici son rôle. Pour
le reste, bois blanc et velours rouge. Circulations entre les pièces
bien visibles, avec ce qu'il faut de soupçons derrière les portes
entrouvertes et des placards dissimulateurs. La mécanique du théâtre
domestique est sur son trente et un. Gare aux trois coups.
Le "brigadier" est tenu par un minuscule canonnier venu des frontières
du connu. Un être de sexe indécidable (Alexandre Aubry), armé d'une
voix de fausset, qui installe le malaise et en jouit, sous les formes
successives d'une sage-femme armée de layette bleurose ; d'un valet
aux façons de croque-mort ; et d'un "bébé" missionné par une tribu
peau-rouge. Ce perturbateur fait voler en éclats ce qui demeurerait
d'honorabilité, de générosité et de tendresse dans le couple de base.
En un tournemain, il s'entend à rendre le mari médiocre et la femme
détestable. Il est le messager de l'aigreur conjugale selon Feydeau,
un malveillant qui pousse avec un sourire en coin la roue des destins.
Le mouvement rotatif a un moteur : le ménage. En majuscule. Monsieur-Madame,
Lui-Elle (Thierry Gibault-Anouk Grinberg). Tout juste mariés ; puis
mariés ; enfin mariés avec enfant. Pour un couple, compter trois personnes.
Ce n'est pas ce que l'on pense, d'amant ou de maîtresse vaudevillesque,
mais une encombrante convenance sociale : la bonne. Une Bécassine
entre deux lunes (Corinne Masiero), carrure de fort des Halles, martyrisée-martyrisante,
qui tient le balai-bougie du ménage comme un sceptre.
LA PANSE CONTRE LA PENSÉE
Posée entre IIIe et Ve République, la France de Feydeau-Bezace demeure
une et indivisible. Le bourgeois obsédé par la purge s'accorde avec
le Français moyen fumeur de blondes. Mêmes blocages : l'enfant ne
veut pas paraître, la belle-mère ne veut pas mourir et le caca ne
veut pas sortir. La constipation, c'est le nœud conjugal étrangleur,
les enfants encombrants, les affaires qui restent là (geste à hauteur
du cou). Un diagnostic court d'une pièce à l'autre : l'entérite. Le
pot de chambre, omniprésent, est la clé d'un monde meilleur.
Ici, l'animal humain est essentiellement doté d'un estomac et d'un
intestin. La panse encombre la pensée. Les personnages ne savent pas
encore qu'ils somatisent, ce qui ne les empêche pas de le faire en
prose et en cris, au profit d'une stimulante gymnastique d'acteurs,
à base de gestes incongrus et de torsions effroyables. En duo, mari
et femme, cela frôle la danse contemporaine, avec de vilains mots
en plus qui laissent des traces sur les bouches que les tentatives
de câlins n'effaceront jamais.
Petits ou grands, les bourgeois ne sont pas toujours à la noce. Brecht
et Ionesco y reviendront. Didier Bezace les enfonce joyeusement dans
le sordide. Ils retardent le cauchemar du jour en nuisette ou en tricot
de corps douteux. Le linge sale se lave en direct. Tandis qu'Anouk
Grinberg sèche et repasse, avec une méchante candeur, Thierry Gibault,
tantôt hagard, tantôt allumé, joue les équilibristes sur les jeux
de mots. Les seconds rôles mordraient pour avoir leur part de bêtise
: la belle-mère, Madame de Champrinet (Christiane Colard), astiqueuse
d'élite ; ou Adheâume Chouilloux (Jean-Claude Bolle-Reddat), grandiose
imbécile au service des armées."
Jean-Louis Perrier
Les
Echos
"Didier Bezace
est un metteur en scène qui va toujours voir l'autre côté
des choses. Il pousse les pièces dans leurs retranchements,
pour leur faire dire ce qu'elles cachent. Si aujourd'hui il s'empare
de Feydeau, ce n'est pas pour le monter comme au boulevard. C'est
pour écouter et faire entendre un secret que l'on n'avait peut-être
pas perçu. « Terminus Feydeau » rassemble
trois pièces en un acte, qui sont jouées presque intégralement
(il y a juste quelques coupures) et suivent une ligne, celle de l'histoire
d'un couple. Est-ce le couple de Feydeau lui-même et de sa femme
(qui s'adorèrent, puis ne surent plus s'aimer) ou un couple
comme tout le monde ? En tout cas, l'auteur a mis beaucoup de
lui-même et de son pessimisme dans ce versant de son oeuvre.
Mise en scène à rebrousse-poil
Première pièce : "Léonie est en avance".
Une épouse est d'une nervosité insupportable :
enfin, elle pense qu'elle va accoucher le jour même. Sa mère
et la sage-femme viennent faire peser la loi matriarcale. Le mari
est totalement exclu de la marche des événements et
traité comme un domestique. Plaçant cette pièce,
comme les deux suivantes, sur une tournette qui permet de passer de
la chambre au salon et à l'entrée, Didier Bezace n'est
pas à cheval sur l'exactitude temporelle. Le mari est en maillot
de corps et la femme de ménage lit des magazines. Peu importe.
C'est l'oppression du monde féminin qui est accusée
jusqu'au cauchemar.
Deuxième pièce : "Feu la mère de Madame".
Un mari rentre dans la nuit après avoir pris un peu de bon
temps au Bal des Quat'zarts, où il était déguisé
en Louis XIV. Il espérait ne pas faire de bruit, mais
il a oublié sa clef. Une scène carabinée commence,
amplifiée par la présence de la bonne et l'arrivée
d'un messager des mauvaises nouvelles. A présent, la mise en
scène de Bezace bascule. C'est encore un cauchemar. Le messager
est lilliputien, comme la sage-femme de l'acte précédent,
mais ce couple n'est pas un couple de façade, comme on l'a
toujours cru. Ce mari et cette femme qui se chamaillent ont des gestes
de tendresse et de sensualité. Contre toute attente, le spectacle
se met à prendre le parti de la femme.
Troisième et dernière pièce : "On purge
bébé". Cette fois, le couple se querelle parce
que leur enfant ne veut pas avaler son médicament, mais aussi
parce que la maison est mal rangée par une épouse peu
soucieuse de ses devoirs domestiques et mondains. Maintenant, le spectacle
multiplie les idées inattendues. L'enfant n'apparaît
presque pas mais fait savoir qu'il refuse son traitement par des messages
qui arrivent au bout d'une flèche ou d'un parachute! Bezace
va plus loin. Il ajoute une nouvelle conclusion : le mari s'en
va, et la soirée se termine dans un tohu-bohu prometteur d'autres
événements.
On pourra être décontenancé par cette vision paradoxale,
qui prend parfois le spectateur à rebrousse-poil. D'ailleurs,
le rythme est lent, pour mieux décortiquer les inconséquences
du ménage bourgeois. Le rire n'est irrésistible que
dans la dernière partie. Le pari n'en est pas moins réussi,
grâce à Anouk Grinberg qui arrive à être
constamment lumineuse en se démenant dans les rôles et
les habits d'une mégère et d'une souillon. C'est là
le miracle du spectacle : faire naître la grâce là
où sont la laideur et la haine. Les autres interprètes,
Thierry Gibault - remarquable en homme éteint et dépassé -,
Corinne Masiero, Alexandre Aubry, Jean-Claude Bolle-Redat, s'expriment
avec une minutie qui inquiète. Voilà un étonnant
Feydeau, décalé mais non distordu."
G. C.
Libération,
mardi 13 mars 2001
".../... Chronique des enfers. Cette affaire de tempo, vitale
chez Feydeau, trouve une démonstration quasiment inverse dans le parti
pris au demeurant intéressant, voire angoissant, de Didier Bezace, qui
propose, lui, en son théâtre de la Commune, un montage de trois des
fameuses pièces en un acte, noires et rosses sous le trait d'humour
- Léonie est en avance, Feu la mère de Madame et On purge Bébé - de
manière à composer une chronique des enfers de la conjugalité.
Le metteur en scène et adaptateur des trois actes d'une virtuelle même
pièce a intitulé son bout à bout Feydeau Terminus en souvenir de l'établissement
où Feydeau se réfugia lorsqu'il quitta son épouse. C'est Anouk Grinberg,
telle qu'en sa fragilité vibrante et obstinée, qui incarne "la
femme". Celle qui va accoucher dans l'heure qui suit. Celle qui
fait échouer les plans de son commerçant de mari. Celle qui n'en peut
mais de frustration, en savates et négligé à fleurs. Chacune de ses
apparitions est un cadeau.
Elle imprime toutefois à l'ensemble une sorte de mélancolie diffuse
qui déjoue, détourne les ressorts farcesques. Et les numéros désopilants
de la servante, sous le déguisement d'Alexandre Aubry, voix à peine
travestie, deviennent condiments d'un autre univers, sinon d'un film
dont le décor domestique et pivotant, de la chambre au salon, finit
par tourner tout seul. Vide. Mais pas à vide. Le manège des ménages.
Juste bien triste."
MATHILDE LA BARDONNIE
Télérama
Ici de jeunes époux querelleurs aux costumes improbables - chemise de
nuit douteuse, costume Louis XIV trempé ou peignoir taché avouent avoir
mal au ventre, mauvaise haleine, hoquet et envie de vomir. Puis conversent
sur les seins qui tombent de madame ou sur l'urgence de donner des purgatifs
au moutard constipé. A moins qu'ils ne s'amusent à balader dans l'appartement
un seau de toilette plein d'eau sale...
Et si Feydeau avait été le premier à oser donner à voir l'enfer du couple,
son sordide quotidien ? Depuis La Peur des coups (1894), on savait que
son rival Courteline excellait dans les disputes hystériques entre mari
et femme ; mais y manquaient ce sens du détail crapoteux, ce souci si
concret du dérisoire (dans les costumes, les accessoires, les situations)
qui feront la force des trois extravagantes comédies en un acte - Léonie
est en avance (1911), Feu la mère de Madame (1908), On purge bébé (1910)
- que Didier Bezace a choisies de rassembler sous le titre Feydeau Terminus.
Rompant ici audacieusement avec le grand vaudeville à absurdes imbroglios
et fantastiques quiproquos qui fit sa gloire dans les années 1890, l'auteur
du Dindon imaginait même réaliser avec deux autres comédies - Mais n'te
promène donc pas toute nue et Hortense a dit : "Je m'en fous !" (sa
dernière pièce, en 1916) - un cycle complet des turpitudes de la vie
conjugale qu'il aurait simplement intitulé Du mariage au divorce. Lui-même
n'avait-il pas divorcé en 1916, avant de mourir fou en 1921 ?
Si Didier Bezace n'a pas monté la série complète - superbe défi théâtral
apparemment inédit à ce jour - il a réalisé une noire et inquiétante
trilogie dénonçant les exaspérations, les dégoûts, les mesquineries
de l'existence maritale : de la grossesse à problème de l'épouse jusqu'aux
caprices de l'abominable rejeton, en passant par les humeurs de la belle-famille,
les sorties en douce de l'époux et... le progressif laisser-aller de
la femme délaissée. Qui la croirait victime se trompe pourtant lourdement
: c'est à plaisir que Feydeau épingle l'égoïsme, l'irresponsabilité,
la frivolité, la bêtise enfin du roué deuxième sexe. Et Didier Bezace,
avec un étrange et misogyne acharnement, accuse le trait : exhibant
la comédienne qui incarne l'épouse dans les trois pièces - la troublante
Anouk Grinberg - dans les tenues les plus pathétiques, la transformant
en dérisoire épouvantail.
Certes, ce propos sert celui de l'auteur, qui avait fini par quitter
le domicile familial dès 1908 pour s'installer à l'hôtel Terminus, d'où
le titre du spectacle : Feydeau Terminus... Et bien sûr Didier Bezace
a voulu dessiner ici une sorte de mélancolique biographie du dramaturge,
qui apparaît d'ailleurs plusieurs fois en silhouette, chapeau claque
et fines moustaches. Mais que nous importe après tout que l'existence
de Feydeau ressemble à ses pièces ! Vouloir les tirer dans cette direction
pousse à appuyer chaque dialogue, à forcer le sens, à ralentir le rythme.
Ce que le spectacle y gagne en volontariste cohérence, il le perd en
folie, en gaîté, en poésie. Il n'est pas toujours bon d'être trop intelligent.
Certes, ce propos sert celui de l'auteur, qui avait fini par quitter
le domicile familial dès 1908 pour s'installer à l'hôtel Terminus, d'où
le titre du spectacle : Feydeau Terminus... Et bien sûr Didier Bezace
a voulu dessiner ici une sorte de mélancolique biographie du dramaturge,
qui apparaît d'ailleurs plusieurs fois en silhouette, chapeau claque
et fines moustaches. Mais que nous importe après tout que l'existence
de Feydeau ressemble à ses pièces ! Vouloir les tirer dans cette direction
pousse à appuyer chaque dialogue, à forcer le sens, à ralentir le rythme.
Ce que le spectacle y gagne en volontariste cohérence, il le perd en
folie, en gaîté, en poésie. Il n'est pas toujours bon d'être trop intelligent.
Interprétés par quelques singuliers comédiens (Anouk Grinberg, Corinne
Masiero, Jean-Claude Bolle-Reddat...) le très rosse spectacle tourne
ainsi superbement au vinaigre, au rythme de la tournette de bois blond
qui fait voltiger les scènes d'intérieur bourgeois. Et le rire, quand
même, finit par l'emporter sur le chagrin.
Fabienne Pascaud
Les
Inrocks,
6 mars 2001
Elle porte une mini-nuisette
sexy, lui, un marcel glamour. Saisis dans leur intimité, ces deux tourtereaux
filent le parfait amour. Comme s'ils répétaient le rite d'un prélude
amoureux, debout sur les pieds de Lucien (Thierry Gibault), Yvonne (Anouk
Grinberg) s'échine au comble de l'excitation à lui faire réaliser le
tour de leur chambre. L'heure n'est pourtant plus à la bagatelle. Yvonne
enceinte jusqu'aux yeux crie sa souffrance. Lucien n'arrange en rien
les choses, sent très fort le fromage italien, vient de soigner ses
appréhensions de jeune père en s'empiffrant d'un plat de macaroni en
solo. Avec les moyens du bord, ce jeune couple tente de faire face à
l'impossible situation d'un accouchement précipité.
A cent lieues du ridicule convenu des habituelles caricatures dont on
assaisonne Feydeau, en un instant, cette vérité saisie nous place en
porte-à-faux, met à nu la pochade. Didier Bezace, fait de nous des voyeurs
indiscrets, nous dévoile avec humanité le délirant spectacle des improvisations
d'une vie à deux. Cette touche de réel transforme la farce, entraîne
sa lecture vers un humour qui ne joue jamais des masques du grotesque.
Au final de ce premier acte, la grossesse d'Yvonne s'avère nerveuse.
On sait gré à Bezace d'avoir eu l'élégance de nous divertir sans nous
faire regretter nos rires, sans nous donner le sentiment d'être piégé
par cette chute terrible. Pour autant, pas question pour lui d'être
tenté de faire virer Feydeau dans le drame réaliste. On croisera plutôt
vers les nouveaux monstres, dans des eaux très incorrectes, celles de
la comédie italienne. Comme un rappel à l'ordre, les trois coups du
théâtre, et quelques-uns de plus, sont frappés d'entrée de jeu. L'appartement,
monté sur une tournette, joue les répliques en contre plaqué de "Tournez
manège", nous balade en un quart de tour de l'entrée à la chambre et
au séjour. Et, hors ce couple dans son intimité, les autres personnages
font tous figure de menaces pesantes, d'inquiétants Aliens embarqués
pour le pire.
Réunissant en une seule comédie, Léonie est en avance, Feu la mère de
Madame et On purge bébé, Bezace joue à cache–cache avec l'autobigraphie
de Feydeau. N'oublie pas que derrière ces trois pièces en un acte, se
cache l'écriture d'un homme qui vient de quitter sa femme, le ressentiment
nostalgique de celui qui se retrouve à vivre seul dans l'appartement
159 du bien nommé hôtel Terminus. Joué en continuité, ce parcours nous
conte l'histoire d'un amour qui fut mais ne résista pas au temps, périt
entre quatre murs à force de malentendus. Dans ces conditions là, Feydeau
a tous les droits, celui d'être cruel, celui d'être drôle, et rien de
tout cela ne semble ni injuste ni vain.
Patrick Sourd
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