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Pierre
Arditi, Gilles David, Martine Thinières
Photo de répétition (juin 2001)
©J-P Granier/La Compagnie des Indes |
L'École des femmes dans la Cour d'honneur,
qu'est-ce qui a dicté ce choix ?
Dans mon esprit, c'est un projet pour la Cour d'honneur d'Avignon
et le Théâtre de la Commune - bien que les dimensions
de la scène ne soient pas les mêmes et que je n'aie jamais
vécu un tel écart, une telle tension sur le problème
de l'espace! L'École des femmes, c'est une pièce du
répertoire pour un grand lieu de rassemblement autour de valeurs
communes, de partage tourné vers quelque chose de mythologique.
La Cour est un lieu où le public a plaisir à retrouver
des acteurs populaires. Cet adjectif "populaire" dépasse l'idée
de célébrité et de vedettariat : il évoque
un lien affectueux. Naguère, j'avais tenté de persuader
Jean Carmet de jouer dans la Cour. Ça n'a pas pu se faire.
Pierre Arditi est l'un de ces acteurs populaires. |
C'est aussi, précisément, une manière de renouer
avec le théâtre populaire. J'ai monté Feydeau
à la Commune dans cet esprit-là, je monte à présent
Molière, que je n'avais jamais monté, qui ne fait pas
partie de mes références premières. Pour moi,
c'est presque plus expérimental que de transposer un roman
inconnu !
Face à ce lieu dévoreur et presque inhospitalier pour
le théâtre qu'est la Cour d'Honneur, on a toutes les
interrogations qu'on devine et l'on cherche le vocabulaire qui conviendra.
Depuis plusieurs années, je pensais à y faire un spectacle
pour un acteur seul, c'est-à-dire confronter les deux mille
deux cents consciences du public à une conscience solitaire.
L'École des femmes correspond en partie à cette idée-là.
C'est l'exposition d'un projet solitaire. |
La
solitude d'Arnolphe ?
Oui. La pièce est étrange. C'est une pièce d'intrigues
qui se balade entre farce et tragédie. Elle comporte un élément
de mythologie : la naissance d'une femme, un projet à la Pygmalion,
la lutte personnelle d'un homme qui a rapport avec un destin inéluctable.
L'œuvre relève vraiment du mythe. Arnolphe veut fabriquer un être
à sa mesure. Cela est mythique et propitiatoire.
Arnolphe est sur la scène pendant trente et une scènes sur
trente-deux. C'est donc avec l'acteur que le projet va se dessiner. Nous
irons là où j'emmènerai Pierre Arditi et là
où il m'emmènera. Ce sera l'exposition de cette obsession
portée par un acteur. Chaque acteur la porte à sa manière.
Nous mettrons en œuvre une dramaturgie qui se fera avec le projet personnel
de l'acteur. Qu'est-ce qu'il entend jouer là-dedans, où
va-t-on emmener cette pièce qui fonctionne sur la mutation et la
rupture ? C'est tout le projet, c'est l'une des choses fondamentales.
Pierre Arditi a répondu très rapidement à mon invitation.
Deux heures après, alors qu'il était en train de tourner
un film en Turquie !
Molière
jouait lui-même le rôle d'Arnolphe.
Ce qui me touche beaucoup est que la pièce est écrite par
un auteur-acteur, et à une période particulière de
sa vie. Cette année-là, il s'est marié avec Armande
Béjart, de vingt ans plus jeune que lui, et il a écrit quelques
mois après L'École des femmes - beaucoup plus lentement
que d'ordinaire. Reconnu comme un grand acteur comique, il n'avait pas
digéré l'échec du tragédien qu'il pensait
être. On le retrouve dans la pièce. Il défausse, il
parodie la tragédie. C'est la vengeance un peu amère et
efficace d'un acteur qui a découvert que, s'il disait des choses
terribles sur l'humanité, il ne pouvait le faire qu'en faisant
rire. Arnolphe frôle le tragique et l'on en rit, c'est triste.
C'est sans doute pour cela que la tradition des représentations
de L'École des femmes a oscillé entre comédie et
tragédie. Comme disait Antoine Vitez, ce serait quand même
ennuyeux qu'on soit condamné à ne pas aller puiser dans
la pensée d'hier pour éclairer autre chose, qu'on ne puisse
pas affronter de grandes mythologies. Pour nous, il faudra regarder L'École
des femmes comme une chose nouvelle, la transmettre avec notre regard.
On ne raconte pas L'École, on "raconte avec".
"Raconter avec" ?
Faire passer ce qu'on a envie de raconter avec L'École des femmes.
Ce n'est pas une pièce très bien foutue. Molière
conserve la virtuosité de la farce, qu'il a mise en œuvre précédemment
dans L'École des maris, mais il se lance dans quelque chose qu'il
ne maîtrise pas tout à fait, il cherche quelque chose. Plus
je rêvasse autour de la pièce, plus je vois que tous les
personnages ont cinq actes d'avance sur le personnage principal : il y
a peut-être là une façon de raconter la pièce.
Par le biais de la comédie d'intrigue, l'œuvre met en scène
un groupe de gens -qui n'est pas encore une famille constituée,
comme dans les pièces suivantes-, et ce groupe fait résistance
à une tyrannie obsessionnelle. Il tente de révéler
au personnage obsessionnel combien il est dans l'erreur, combien il est
ridicule, combien il est cruel, combien il se trompe dans sa vision du
monde. Peut-être est-ce là aussi une façon d'aborder
la pièce. On se détache de la comédie d'intrigues
pour aller vers L'École inversée : L'École d'Arnolphe.
Le schéma d'intrigues et sa répétition deviennent
une forme de pédagogie à l'égard d'Arnolphe. Nous
allons mettre cela, et plusieurs autres hypothèses, à l'épreuve
du plateau.
On a souvent critiqué l'action qui est en ellipse et se développe
sous forme de récit. Cela donne à la pièce une tonalité
intimiste dont il faudra trouver comment elle prend sa place sur un plateau
de quarante mètres d'ouverture.
Quel
type de scénographie allez-vous installer ?
Avec Philippe Marioge, nous travaillons sur deux types de projet.
Ou, dans l'esprit de cette conscience solitaire, l'on crée
un lieu très proche du public, où le personnage peut
s'exposer au monde, le contester, s'en faire un confident. Ce serait
l'épreuve publique d'un homme concentré sur un tout
petit espace. Ou bien l'on rêve à partir de cette phrase
: "Je la tiens dans un lieu à l'écart". Quel
est ce lieu à
l'écart ? Peut-être un théâtre posé
au-dessus du monde. C'est une idée qui vaudrait autant pour
Dom Juan que pour Arnolphe. Les deux personnages ont un défi
à relever mais celui d'Arnolphe est rétrograde. L'auteur
de L'École a des affinités avec les premiers libertins.
Il est même le porte-parole de ces idées-là, qui
redécouvrent la nature humaine et sa beauté. On en a
d'autant plus de mal à adhérer au défi d'Arnolphe,
qui joue la tentation du conservatisme, en démiurge bourgeois
qui ne va pas tarder à se mettre en charentaises. Ce défi,
s'il est placé trop haut, devient grandiloquent, dérisoire,
c'est un rêve naïf et destructeur. |

Pierre Arditi,
Olivier Ythier
Photo de répétition (juin 2001)
©J-P Granier/La Compagnie des Indes |
C'est
un défi suivi d'échec.
Oui, la résistance à ce défi est incarnée
par une jeune fille autodidacte. Elle apprend elle aussi. À propos
de l'interprète d'Agnès, je pense qu'Agnès Sourdillon
a en elle une force étrange qui semble pouvoir résister
à cette tyrannie. On verra comment cela se concrétise, cette
idée d'une grande force de la naïveté.
Mon souci de metteur en scène sera de laisser à l'œuvre
sa dimension intimiste tout en agrandissant le spectacle à la mesure
du lieu mythique qu'est la Cour d'Honneur.
Est-ce que
vous vous situez par rapport à d'autres mises en scène de
la pièce ?
Non, mais j'ai vu en son temps la mise en scène de Vitez
qui m'avait choqué, au bon sens du terme. Dominique Valadié
apportait quelque chose de magnifique. Didier Sandre était royal,
méchant, entre pédantisme et narcissisme : il est vrai que
Molière établit le lien entre pédanterie et vulgarité
bourgeoise. Dans la construction de son personnage, on comprenait tous
les enjeux. C'est vrai qu'une telle mise en scène laisse des traces.
Je me souviens aussi de L'École montée par Bernard Sobel,
avec un très beau travail de comédiens : Philippe Clévenot
et Anouk Grinberg. J'ai vu le film tourné par Raymond Rouleau,
avec Isabelle Adjani et Bernard Blier. Blier avait une gouaille parisienne
qui finissait par devenir une évidence. L'incarnation du rôle
participe à la dramaturgie. C'est ce qui se produira avec Pierre
Arditi.
En fait, je ne me réfère à rien. Je pars de cette
recherche, avec un acteur que j'aime. Je voudrais faire plaisir aux gens.
Je n'ai jamais été déçu par le public d'Avignon.
Je voudrais, avant tout, créer un moment où les gens sont
ravis.
Propos recueillis par Gilles Costaz (Mai 2001)
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