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Le rêve
d'Éléna Serguéiévna, professeur
esseulée, c'est d'accueillir un soir d'examen quatre de ses
élèves venus lui souhaiter un bon anniversaire. Son
cauchemar, c'est de voir s'effondrer au cours de cette soirée
festive et jusqu'au petit matin, les valeurs morales et politiques
qu'elle s'est efforcée de servir et d'inculquer durant toute
sa vie. Le rêve des bourgeois de La Noce c'est de partager
avec nous leur naïve et drolatique insouciance, l'inanité
cruelle de leur bavardage et l'abondance de la table autour de laquelle
ils se sont rassemblés ; leur cauchemar, dix ans plus tard,
c'est de comparaître à cette même table déserte,
pâles et fatigués, assourdis par le discours hystérique
de celui pour lequel ils ont voté.
L'Allemagne des années noires, la Russie de 1980 :
deux époques, deux histoires où la nôtre, par
bribes, se reflète. Nous fîmes le 21 avril 2002 un
cauchemar qui, pour s'être dissipé quelques jours plus
tard, n'en laisse pas moins un goût amer. Et dans nos écoles,
chaque jour, des certitudes morales s'effondrent. Pourquoi notre
théâtre ne s'en ferait-il pas directement l'écho
?
Didier Bezace,
Juin 2002 |
A propos de Chère Eléna Serguéiévna
L a raison pour laquelle j'ai écrit
cette pièce fut une raison assez fortuite et pragmatique. Dans
les années 80, je débutais ma carrière d'auteur
dramatique, je suivais des cours de perfectionnement d'art dramatique,
et le Ministère de la Culture m'a fait une commande. C'était
l'usage à l'époque : l'auteur signait un contrat pour
écrire une pièce sur un sujet donné. Je ne m'étais
pas particulièrement intéressée au thème
de la jeunesse, mais je ne pouvais pas obtenir de contrat sur le sujet
qui me plaisait, j'ai donc dû accepter de signer ce contrat et
de faire le sujet qui m'était commandé. Pendant longtemps
je ne savais pas quoi écrire, et puis cette idée m'est
venue. J'ai écrit la pièce en trois mois. Le Ministère
de la Culture refusa la pièce.
On a réussi à la monter à Tallin puis à
Saint-Pétersbourg. Elle eut une grande diffusion dans tout le
pays et fut mise en scène dans plusieurs théâtres.
En 1983, la pièce fut interdite. Mais après la "pérestroïka"
elle connut une seconde naissance et, ces dernières années,
elle est très populaire dans de nombreux pays
Entretien avec Ludmilla Razoumovskaïa, janvier 1995.
A propos de La Noce chez les petits bourgeois suivi de Grand'peur
et misère du IIIe Reich (créé
en Avignon 1996, puis repris au Théâtre de L'Aquarium et
au Théâtre de la Commune en 1997).
Grand'peur et misère
du IIIe Reich. ©Enguerand
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La Raison du choeur
A l'intérieur du petit théâtre
domestique qui les abritent, les bourgeois de La Noce chantent, dansent
et rigolent. Ils partagent avec nous sans pudeur, "à la
bonne franquette" pour ainsi dire, leur insouciance, leur naïve
bêtise et leur aveuglement. C'est un choeur de citoyens ordinaires,
ni pires, ni meilleurs que les citoyens ordinaires
que nous sommes parfois nous-mêmes, réunis autour d'une
table abondamment garnie, par la même absence d'inquiétude,
de clairvoyance, par la même certitude que l'Histoire ne leur
fera aucun mal et qu'il est inutile de s'en occuper.
Tous les mots sont permis : la parole est facile, inconséquente,
c'est un bavardage que rien, à part l'effondrement comique du
mobilier, ne semble devoir sanctionner. Et pourtant, le pire est à
venir, nous sommes en Allemagne dans les années 25, déjà
des mots lourds de conséquences ont été prononcés,
entendus, ils tracent les chemins du malheur.
Dix ans plus tard, sous le discours hystérique de celui pour
lequel ils ont voté, ils comparaissent à nouveau devant
nous, pâles, fatigués, encore serrés les uns contre
les autres mais devant une table vide où la disette a remplacé
l'abondance et où chaque mot désormais pourra être
retenu contre eux, ils ont peur comme nous parfois... Ces deux textes
de Brecht, célèbres l'un et l'autre, mais rarement associés
l'un à l'autre, nous les avons abordés en privilégiant
d'abord l'écho qu'ils se renvoient quand une même famille
de personnages les traverse. Nous avons cherché tout au long
de notre travail à ce que les individus se fondent dans une même
conscience (ou inconscience) collective, afin qu'émerge, face
aux contradictions monstrueuses de l'Histoire telles que nous pouvons
les percevoir maintenant une figure moderne du choeur, tragique et comique
à la fois. Nous avons privilégié l'inquiétude,
l'ironie et la critique en pensant qu'elles étaient encore, malgré
l'air du temps, les vertus d'un théâtre populaire.
Didier Bezace
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"Eloge d'un
théâtre soucieux de l'Histoire, qui s'écrit
à la lumière du présent avec des questions
qui sont les nôtres, plutôt qu'avec des certitudes
que nous n'avons plus. Eloge d'un style qui allie l'intelligence
et la sensibilité sans pour autant vouloir en brandir à
chaque instant les preuves. Un style pur et simple." Frédéric
Ferney Le Figaro
"Voilà du théâtre politique et civique,
à l'imagerie violemment expressionniste, qui apprend crûment
aux hommes à comprendre et défendre leur monde.
Du théâtre éminemment nécessaire."
Fabienne Pascaud Télérama
"Aucun comportement n'est donc "innocent", les
silences qui couvrent les mensonges dégénèrent
toujours et le pire peut advenir. Le Théâtre de L'Aquarium,
en le rappelant, donne ainsi une belle leçon de civisme,
digne du théâtre populaire." Avant-Scène
théâtre |
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