THEATRE DE LA COMMUNE

BIOGRAPHIE : UN JEU
Du 29 septembre au 5 novembre 2000 à 21h
dimanche et mercredi 1er novembre à 16h30 - relâche lundi - Durée 1h50

de Max Frisch
Traduction : Bernard Lortholary
Titre original   Biografie : ein Spiel
Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia

avec
Kürmann : François Berléand
Antoinette : Emmanuelle Devos
Le Meneur de jeu : Eric Elmosnino
L'Assistant : David Migeot
L'Assistante : Ninon Brétécher 

Décors : Alain Chambon
Costumes : Nathalie de Roscouät
Lumière : Lauriano de la Rosa
Son : André Serré
Assistante à la mise en scène :
Noëlle Keruzoré

Combien avons-nous de vies possibles ? Bernard Kürmann a la chance, ou la déveine, de pouvoir rejouer sa vie : fautes, joies et peines... Au coeur de ce fatras, il croit distinguer le noeud de son malheur dans la renconte qui l'attacha à une femme, sa femme, Antoinette, et s'emploie à en conjurer l'évènement. Comment ne pas la rencontrer? Comment ne pas l'aimer? Comment ne pas en mourir? Dès lors il rejouera les scènes de sa vie, pour tenter d'en déjouer le cours et la chute, au voisinage d'un troisième personnage, ordonnateur intempestif de ce vertige biographique...
 

La tentation des possibles

Frisch prend aux mots la grande rêverie du « si c’était à refaire », vieux songe sans doute aussi ancien que la mélancolie, mais dont il entend ici nous délivrer de la commedia. Revivre sa vie, rejouer sa partie, imaginer d’autres passés pour espérer d’autres avenirs… parce que tout cela n’avait rien d’inéluctable, parce que tout aurait aussi bien pu se passer autrement, avec un peu de chance, un autre hasard, ou plus de fantaisie. Il aurait peut-être suffi, un jour, de tendre une cigarette ou de ne pas se retourner, et notre vie prenait une autre ligne de fuite, un autre éboulement de dates, de fêtes, de rencontres. Et nous voilà avec une autre biographie!
En agençant un jeu narratif à «oubliettes» et angles morts, la pièce traque une idée moderne du destin. Un destin sans Dieu ni Moires, un destin qui n’est plus hanté par le spectre de la damnation mais par celui de la banalité. «Si c’était à refaire» est comme la facétieuse ritournelle qui monte depuis notre enlisement ontologique. Kürmann refuse de rester rivé à son existence. Tel un chien tirant sur sa laisse, tragique et ridicule, il rue dans les brancards de sa mémoire, se cognant aux êtres de son passé, comme aux pions d’une comédie bourgeoise hoquetante et déréglée.
Traquer dans le dédale d’un appartement l’écho de notre désarroi intime, toujours en embuscade, quand, irréconciliable avec nous-mêmes, nous contemplons ce que nous ne serons pas.
Biographie nous invite à ce jeu théâtral – parce que le théâtre n’est lui-même que cette faille du réel qui l’ouvre à l’espace du possible, espace ludique et tragique. Exploration à ciel ouvert des possibles d’une vie. Faire, défaire, refaire, c’est le mystère de la répétition qui est ici exceptionnellement donné à voir.
Frédéric Bélier-Garcia
 

 
A quoi tu penses ?
Je pense qu’en roulant sur l’autoroute, on aperçoit de très jolis châteaux,
où l’on aimerait bien habiter. Et puis on se rappelle qu’ils sont près de l’autoroute.»
Hervé le Tellier - Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable

 

Action et réaction

Combien avons-nous de vies possibles ? Bernard Kurmann a la chance, ou la 
déveine, de pouvoir rejouer sa vie : fautes, joies et peines… Au cœur de ce fatras, il croit distinguer le nœud de son malheur dans la rencontre qui l’attacha à une femme, sa femme, Antoinette, et s’emploie à en conjurer l’événement. Comment ne pas la rencontrer ? Comment ne pas l’aimer ? Comment ne pas en mourir ?
Dès lors, il rejouera les scènes de sa vie, pour tenter d’en déjouer le cours et la chute, au voisinage d’un troisième personnage, ordonnateur intempestif de ce vertige biographique… 
«La pièce se passe sur une scène… La pièce ne donne pas l’illusion que ce qui se passe est d’une réalité actuelle, elle réfléchit. Tout comme aux échecs, quand nous reconstituons les coups décisifs d’une partie que nous avons perdu, curieux que nous sommes de savoir si, et où, et comment, nous aurions pu la jouer autrement. La pièce ne veut rien prouver… J’ai voulu écrire une comédie.» 
Max Frisch  - remarques sur Biographie
 





Il y a un tragique et un comique de la répétition. La répétition apparaît même toujours deux fois, une fois dans le destin tragique, l’autre dans le caractère comique. Au théâtre, le héros répète, précisément parce qu’il se sait séparé d’un savoir essentiel infini. Ce savoir est en lui, plonge en lui, agit en lui, mais agit comme une chose cachée, comme une représentation bloquée. La différence entre le comique et le tragique tient seulement à deux éléments : la nature du savoir refoulé, tantôt savoir  naturel immédiat, simple donnée du sens commun, tantôt terrible savoir ésotérique ; dès lors aussi la manière dont le personnage en est exclu, la manière « dont il ne sait pas qu’il sait ». Le problème pratique en général consiste en ceci : ce savoir non su doit être représenté, comme baignant toute la scène, imprégnant tous les éléments de la pièce, comprenant en soi toutes les puissances de la nature et de l’esprit ; mais en même temps le héros ne peut pas ne pas se le représenter, il doit au contraire le mettre en acte, le répéter. Jusqu’au moment aigu qu’Aristote appelait « reconnaissance », où la répétition et la représentation se mêlent, s’affrontent… le savoir étant alors reconnu le même en tant qu’il est représenté sur scène et répété par l’acteur
Gilles Deleuze - Différence et répétition (P.U.F)
 

Notre besoin d’histoires

Si la littérature n'existait pas, le cours du monde ne changerait guère ; mais on verrait le monde autrement ; on le verrait comme les privilégiés d'hier et d'aujourd'hui souhaitent le voir: à l'abri de toute mise en question.
Max Frisch - (L'Auteur et le théâtre, 1964)


Je crois que nous ne racontons jamais les choses comme elles furent, mais comme nous nous figurons qu’elles seraient si nous devions les revivre. Une expérience, c’est un pressentiment… Notre besoin d’histoires, d’où naît-il ? On ne peut pas raconter la vérité. Voilà l’affaire. La vérité n’est pas un récit, elle n’a ni commencement ni fin, elle est simplement présente ou non, elle déchire notre univers d’illusions, elle est expérience. Mais elle n’est pas histoire. Toutes les histoires sont des inventions, des jeux de l’imagination, des esquisses d’expériences, des images, avec le peu de vérité que cela comporte. Chaque homme – et pas seulement les poètes, invente ses histoires. La seule différence est que tous les hommes, à l’exception des poètes, prennent ces histoires pour leur vie. S’ils ne le faisaient pas, les événements qu’ils peuvent connaître, c’est-à-dire leur expérience personnelle, leur demeurerait indéchiffrable…
…Les récits sont des projets mis au passé, des constructions de l’esprit que nous donnons pour des réalités. Chaque homme s’invente une histoire qu’ensuite il prend pour sa vie, souvent au prix de lourds sacrifices…
 « Je ne vois pas un artiste qui nous offre la vie toute saignante. Cela, c’est l’affaire de nos mères. Ce que donnent les poètes, c’est l’envers des choses, c’est le jeu qui nous délivre de cette vie saignante, c’est l’humour, léger ou noir, mais toujours l’humour de l’esprit sur le sang… »
Max Frisch


 

Tu es contagieux à toi-même, souviens-t’en.
Henri Michaux, Poteaux d’angles


 

A lire : 
Le théâtre de Max Frisch : un parcours biographique
Revue de presse
 

Production : CDN Nice Côte d'Azur, Compagnie Ariétis, avec l’aide à la création de THECIF Région Ile de France. Avec le concours de l’ADAMI, de la Drac Ile de France et de la Ville de Paris. La création a eu lieu à Nice le 5 novembre 1999, puis au Théâtre de l’Aquarium en décembre 1999.
 

DESSIN : Stanislas Bouvier PHOTOS : Syl Nice