BIOGRAPHIE
: UN JEU
Du 29 septembre au 5 novembre 2000 à
21h
dimanche et mercredi 1er novembre à
16h30 - relâche lundi - Durée
1h50
Combien avons-nous de vies
possibles ? Bernard Kürmann a la chance, ou la déveine,
de pouvoir rejouer sa vie : fautes, joies et peines... Au coeur de
ce fatras, il croit distinguer le noeud de son malheur dans la renconte
qui l'attacha à une femme, sa femme, Antoinette, et s'emploie
à en conjurer l'évènement. Comment ne pas la
rencontrer? Comment ne pas l'aimer? Comment ne pas en mourir? Dès
lors il rejouera les scènes de sa vie, pour tenter d'en déjouer
le cours et la chute, au voisinage d'un troisième personnage,
ordonnateur intempestif de ce vertige biographique...
La
tentation des possibles
Frisch prend aux mots la grande rêverie du « si c’était
à refaire », vieux songe sans doute aussi ancien que la
mélancolie, mais dont il entend ici nous délivrer de la
commedia. Revivre sa vie, rejouer sa partie, imaginer d’autres passés
pour espérer d’autres avenirs… parce que tout cela n’avait rien
d’inéluctable, parce que tout aurait aussi bien pu se passer
autrement, avec un peu de chance, un autre hasard, ou plus de fantaisie.
Il aurait peut-être suffi, un jour, de tendre une cigarette ou
de ne pas se retourner, et notre vie prenait une autre ligne de fuite,
un autre éboulement de dates, de fêtes, de rencontres.
Et nous voilà avec une autre biographie!
En agençant un jeu narratif à «oubliettes»
et angles morts, la pièce traque une idée moderne du destin.
Un destin sans Dieu ni Moires, un destin qui n’est plus hanté
par le spectre de la damnation mais par celui de la banalité.
«Si c’était à refaire» est comme la facétieuse
ritournelle qui monte depuis notre enlisement ontologique. Kürmann
refuse de rester rivé à son existence. Tel un chien tirant
sur sa laisse, tragique et ridicule, il rue dans les brancards de sa
mémoire, se cognant aux êtres de son passé, comme
aux pions d’une comédie bourgeoise hoquetante et déréglée.
Traquer dans le dédale d’un appartement l’écho de notre
désarroi intime, toujours en embuscade, quand, irréconciliable
avec nous-mêmes, nous contemplons ce que nous ne serons pas.
Biographie nous invite à ce jeu théâtral – parce
que le théâtre n’est lui-même que cette faille du
réel qui l’ouvre à l’espace du possible, espace ludique
et tragique. Exploration à ciel ouvert des possibles d’une vie.
Faire, défaire, refaire, c’est le mystère de la répétition
qui est ici exceptionnellement donné à voir.
Frédéric Bélier-Garcia

A quoi tu penses ?
Je pense qu’en roulant sur l’autoroute, on aperçoit de très
jolis châteaux,
où l’on aimerait bien habiter. Et puis on se rappelle qu’ils
sont près de l’autoroute.»
Hervé le Tellier
- Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable
Action
et réaction
Combien avons-nous de vies possibles ? Bernard Kurmann a la chance, ou la
déveine, de pouvoir rejouer sa vie : fautes, joies et peines…
Au cœur de ce fatras, il croit distinguer le nœud de son malheur dans
la rencontre qui l’attacha à une femme, sa femme, Antoinette,
et s’emploie à en conjurer l’événement. Comment
ne pas la rencontrer ? Comment ne pas l’aimer ? Comment ne pas en mourir
?
Dès lors, il rejouera les scènes de sa vie, pour tenter
d’en déjouer le cours et la chute, au voisinage d’un troisième
personnage, ordonnateur intempestif de ce vertige biographique…
«La pièce se passe sur une scène… La pièce
ne donne pas l’illusion que ce qui se passe est d’une réalité
actuelle, elle réfléchit. Tout comme aux échecs,
quand nous reconstituons les coups décisifs d’une partie que
nous avons perdu, curieux que nous sommes de savoir si, et où,
et comment, nous aurions pu la jouer autrement. La pièce ne veut
rien prouver… J’ai voulu écrire une comédie.»
Max Frisch
- remarques sur Biographie

Il y a un tragique et un comique de la répétition. La répétition
apparaît même toujours deux fois, une fois dans le destin
tragique, l’autre dans le caractère comique. Au théâtre,
le héros répète, précisément parce
qu’il se sait séparé d’un savoir essentiel infini. Ce
savoir est en lui, plonge en lui, agit en lui, mais agit comme une chose
cachée, comme une représentation bloquée. La différence
entre le comique et le tragique tient seulement à deux éléments
: la nature du savoir refoulé, tantôt savoir naturel
immédiat, simple donnée du sens commun, tantôt terrible
savoir ésotérique ; dès lors aussi la manière
dont le personnage en est exclu, la manière « dont il ne
sait pas qu’il sait ». Le problème pratique en général
consiste en ceci : ce savoir non su doit être représenté,
comme baignant toute la scène, imprégnant tous les éléments
de la pièce, comprenant en soi toutes les puissances de la nature
et de l’esprit ; mais en même temps le héros ne peut pas
ne pas se le représenter, il doit au contraire le mettre en acte,
le répéter. Jusqu’au moment aigu qu’Aristote appelait
« reconnaissance », où la répétition
et la représentation se mêlent, s’affrontent… le savoir
étant alors reconnu le même en tant qu’il est représenté
sur scène et répété par l’acteur
Gilles Deleuze
- Différence et répétition (P.U.F)
Notre
besoin d’histoires
Si la littérature n'existait pas, le cours du monde ne changerait guère
; mais on verrait le monde autrement ; on le verrait comme les privilégiés
d'hier et d'aujourd'hui souhaitent le voir: à l'abri de toute
mise en question.
Max Frisch - (L'Auteur
et le théâtre, 1964)
Je crois que nous ne racontons jamais les choses comme elles furent,
mais comme nous nous figurons qu’elles seraient si nous devions les
revivre. Une expérience, c’est un pressentiment… Notre besoin
d’histoires, d’où naît-il ? On ne peut pas raconter la
vérité. Voilà l’affaire. La vérité
n’est pas un récit, elle n’a ni commencement ni fin, elle est
simplement présente ou non, elle déchire notre univers
d’illusions, elle est expérience. Mais elle n’est pas histoire.
Toutes les histoires sont des inventions, des jeux de l’imagination,
des esquisses d’expériences, des images, avec le peu de vérité
que cela comporte. Chaque homme – et pas seulement les poètes,
invente ses histoires. La seule différence est que tous les hommes,
à l’exception des poètes, prennent ces histoires pour
leur vie. S’ils ne le faisaient pas, les événements qu’ils
peuvent connaître, c’est-à-dire leur expérience
personnelle, leur demeurerait indéchiffrable…
…Les récits sont des projets mis au passé, des constructions
de l’esprit que nous donnons pour des réalités. Chaque
homme s’invente une histoire qu’ensuite il prend pour sa vie, souvent
au prix de lourds sacrifices…
« Je ne vois pas un artiste qui nous offre la vie toute
saignante. Cela, c’est l’affaire de nos mères. Ce que donnent
les poètes, c’est l’envers des choses, c’est le jeu qui nous
délivre de cette vie saignante, c’est l’humour, léger
ou noir, mais toujours l’humour de l’esprit sur le sang… »
Max Frisch

Tu es contagieux à toi-même, souviens-t’en.
Henri Michaux, Poteaux
d’angles
A lire :
Le
théâtre de Max Frisch : un parcours biographique
Revue
de presse
Production
: CDN Nice Côte d'Azur, Compagnie Ariétis, avec l’aide
à la création de THECIF Région Ile de France. Avec
le concours de l’ADAMI, de la Drac Ile de France et de la Ville de Paris.
La création a eu lieu à Nice le 5
novembre 1999, puis au Théâtre de l’Aquarium en décembre
1999.
DESSIN
: Stanislas Bouvier
- PHOTOS : Syl
Nice