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Saison
98/99
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Antigone
La tragédie de Sophocle par le Mandéka
Théâtre
mise en scène Sotigui
Kouyaté
écriture et dramaturgie J-L
Sagot-Duvauroux
12 au 31 janvier
1999
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Pourquoi Antigone ?
Fonder l'entreprise avec une pièce fondatrice.
Une telle entreprise doit éviter à tout prix l'institutionnalisation
bureaucratique. C'est pourquoi elle a été construite
dès l'origine autour de créations originales susceptibles
de rayonner en Afrique et à l'extérieur. Parmi les
premiers projets: l'Antigone de Sophocle.
Ce texte incontestable, dont la puissance et l'antiquité
font un patrimoine commun de l'humanité, offrait en effet
un terrain propice pour inaugurer une telle expérience.
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Antigone revisitée par l'Afrique
La pratique africaine des récits incluant l'acquiescement ou
la réprobation du public, coupés de chants, d'intermèdes
musicaux profondément intégrés à l'action
dramatique, de commentaires moraux ou philosophiques décalés,
correspond bien à la construction de la tragédie antique.
Elle est susceptible de rendre au chœur et au coryphée le rôle
essentiel et dynamique qu'ils y tenaient.
Eclairés par une interprétation africaine, les grands
antagonismes qui sont l'âme de la tragédie de Sophocle résonnent
d'une façon nouvelle: univers masculin contre révolte féminine,
pouvoir contre principes universels, raison d'État contre esprit
critique, etc. On songe à la force dramatique, à la couleur
propre que peuvent avoir, en Afrique, les "conseils" audacieux donnés
par Hémon à son père, le roi Créon. Ou au
mépris affiché du prince pour les sentiments d'Antigone,
parce qu'elle n'est "qu'une femme", voire "qu'enfant". Puis le retournement
tragique qui déchire Créon quand les vies de son fils et
de la reine sont en cause.
Le Mandéka Théâtre ouvre à ceux qui n'ont
pas eu les moyens d'une formation théorique solide la possibilité
d'un perfectionnement in vivo. Le "transfert d'expérience", qui
s'appuie notamment sur l'expérience professionnelle et pédagogique
de Sotigui Kouyaté, est un axe fondamental de l'expérience.
Quelques orientations dramaturgiques
Le projet de monter Antigone en travaillant avec les
artistes et les gestes de l'Afrique n'a de sens que si le résultat
tombe juste, s'il permet de faire surgir la tragédie dans sa
vérité (dans une de ses vérités) et qu'il
évite absolument le danger de la transposition ethnographique.
C'est pourquoi l'axe principal autour duquel la mise en scène
s'organise touche au fond du conflit entre Antigone et Créon,
en un espace commun aux hommes et aux femmes de toute la planète.
La confrontation du masculin et du féminin
De façon presque obsédante, Créon
exprime son inquiétude de voir les femmes dominer les hommes
et ruiner leur loi, leur cité, leur civilisation. Antigone, pour
sa part, semble totalement insensible, non seulement à la "loi"
masculine que veut lui imposer Créon, mais également à
l'amour que lui porte Hémon, à tel point que la tradition
s'est efforcée de lui attribuer un vers d'Ismène évoquant
tendrement le jeune prince, afin de la ramener, ne serait-ce que le
temps d'une phrase, dans les rets mélodramatiques d'un amour
de jeune fille. Antigone est la parthenos archétypale, la jeune
vierge que le mariage n'a pas encore domptée ; elle fonctionne
selon l'image classique que les Grecs accordent à cet âge
de la femme, selon les vertus d'Artémis, farouche chasseresse
qu'aucun chasseur n'a jamais forcée.
La question de la raison d'État, qui
a souvent submergé l'interprétation de la tragédie,
ne vient d'une certaine manière que se surajouter à
l'enjeu si lourd de cette confrontation du féminin avec le
masculin. Parce que lui est maître du pouvoir -lui et non pas
Antigone- Créon est en mesure de mettre à mort l'indomptée.
Mais cette solution qui est le cœur de la tragédie, le détruit.
De manière significative, ce n'est pas sur la mort d'Hémon
que se termine la pièce et que s'accomplit le châtiment
de Créon, mais sur le suicide de son épouse, la reine
Eurydice. Ce suicide est la sanction de l'incapacité à
marcher sur le chemin qui mène aux femmes. Il est la souffrance
qui finalement lui rend la vie odieuse.
Si l'on suit cet axe, deux personnages qui pourraient être considérés
comme des comparses prennent un poids nouveau. L'amour qu'Hémon
éprouve pour Antigone le contraint à écouter
la raison des femmes. Il lui donne l'audace incroyable de faire la
leçon à son père qui est aussi son roi, ruinant
ainsi, conformément aux craintes de Créon, l'ordre patriarcal
de la famille et de la cité. |
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photo Eric Courtet |
D'une certaine manière, le personnage
d'Ismène est comme Hémon prêt à faire ce
chemin vers l'autre versant de l'humanité, à en admettre
l'existence, et puisque tout s'organise dans un espace de domination
masculine, à s'accommoder de son pouvoir. Cette démarche
est justement celle qu'Antigone refuse farouchement d'un refus qui
la tue.
Et toute cette histoire sous la figure maudite d'Œdipe et de Jocaste. |
En déplaçant l'axe de la mise en scène vers la confrontation
du féminin au masculin, on affronte positivement une des difficultés
qu'éprouve le spectateur contemporain à entrer dans la pièce
de Sophocle et qui tient à la perte d'enjeu des honneurs rendus
aux morts. La péripétie de la mort de Polynice devient le
prétexte tragique à un affrontement plus fondamental dont
l'actualité et la force dramatique sont éternelles.
Par certains aspects, notamment les rites du mariage ou le poids du pouvoir
masculin, mais également des traditions fortement établies
sur l'incontrôlable autonomie des femmes, les sociétés
d'Afrique de l'Ouest et leur culture sont de plain-pied avec le débat
tragique qui oppose Antigone à Créon. Le choix de le représenter
en utilisant ce patrimoine peut lui donner une densité inédite.
Un chœur à deux voix
Dans l'interprétation proposée, le chœur et le Coryphée
jouent un rôle essentiel de dynamisation narrative. Les hésitations
constantes du chœur conçu par Sophocle entre les raisons de Créon
et celles d'Antigone sont ainsi jouées sur un registre sexué.
Et le devin Tirésias, personnage d'ailleurs androgyne dans la mythologie
grecque, est joué par une femme. Cette dramaturgie permet de donner
toute leur intensité à ces moments de commentaire. Il les
fait ainsi contribuer à l'inquiétude du conflit, et sortir
de la paraphrase moralisante. C'est aussi une manière de "redramatiser"
la présence des ombres et des dieux, si importante pour le spectateur
antique, mais qui aujourd'hui a perdu son urgence et paraît souvent
bien obscure.
Le statut du récit théâtral
Dans Antigone, Sophocle commence son œuvre non par un prologue explicatif,
mais par une scène dramatique "moderne" entre Antigone et Ismène
où le conteur disparaît, où l'action prend son indépendance.
Pourtant, le conteur revient, par l'intermédiaire du chœur ou d'autres
artifices, dans une dialectique constante entre le "style direct" et le
"style indirect", entre le lieu commun, le nôtre, et le lieu tragique
où se déchirent les héros. On est là très
près des techniques traditionnelles du récit en Afrique,
très près notamment de la reprise injectée de sens
(de sagesse ou d'idées reçues) que les griots font des paroles
dites par les nobles.
Dans les deux cas, la rhétorique de ces "considérations
générales", pour reprendre l'expression de l'académicienne
Jacqueline de Romilly, est souvent construite sous la forme d'une juxtaposition
de proverbes ou de sentences "bien frappées". L'adaptation d'Antigone
fait ressortir le statut propre de ces segments de texte par rapport à
ceux qui portent l'action dramatique "moderne". Un travail qui permet
que ces digressions tombent dans les plis d'un phrasé africain
susceptible de leur rendre leur évidence, leur émotion,
leur vibration. La puissance et la majesté de ces commentaires
sont appliquées à la pièce de Sophocle avec l'espoir
de recréer de façon convaincante la médiation entre
le public et l'action qui assurait, dans le théâtre grec,
la pulsion dramatique.
Jean-Louis Sagot-Duvauroux

photo Eric Courtet
avec
Antigone: Djénéba Koné,
Créon: Sotigui Kouyaté, Le Coryphée: Hamadoun Kassogué,
Habib Dembélé, Ismène: Oumou Diawara, Hémon:
Fily Traoré, Le garde: Kary Coulibaly, Le témoin:
Mamadou Sangaré, Tirésias: Hélène Diarra,
L'enfant: Fatoumata Diawara.
Choeur des femmes: Djénéba
Diawara, Fatoumata Diawara, Diarrah Sanogo, Mariétou Kouyaté,
Oumou Diawara.
Choeur des hommes: Kary Coulibaly, Toumansé
Coulibaly, Mamadou Sangaré, Fily Traoré.
assistant à la mise en scène
Jean-Louis Sagot-Duvauroux, Habib Dembélé - régie
générale Alioune Ifra Ndiaye - création lumière
Pascal Noël - technicien lumière Tourmansé
Coulibaly - décors et costumes Abdou Ouologuem et son équipe,
groupe Bogolan Kasobané - administration Alioune Ifra Ndiaye.
Production
Mandéka Théâtre/Les Chantiers de Blaye/Forum Culturel
du Blanc-Mesnil.
Création
le 2 septembre 1998 au Festival les Chantiers de Blaye.
Pour
en savoir plus
Pour
contacter le Mandéka Théâtre
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